★ Sophie Lapalu, 2025 ★
Hillary Benkemoun Korkut, L’illusion craquelée sous le nappage
Tout à la fois rondes, roses, lisses, précieusement disposées sur du satin moiré, les œuvres sentent la friandise et font saliver. Ici un stand de sucettes reluisantes (Contre kermesse, 2025), là des tulipes transparentes dans lesquelles un sirupeux liquide rose réclame notre langue (J’ai rempli des fleurs jusqu’à ce qu’elles débordent, 2025). Des statuettes de caniches couleur saumon font voleter leur nœud-nœud en se promenant dans l’espace (Mon faux compagnon télécommandé, 2025) sous la houlette d’une baguette magique qui semble lui avoir donné vie (Sans titre, 2025). Tout cela est attendrissant, délicieusement régressif. Mais il ne faut pas se fier aux apparences ; l’odeur qui sature nos narines est vite écœurante, le plaisir immédiat du sucre engendre l’addiction, le désir décuple et le dégoût avec. La ronce qui entremêle ses tiges au lampadaire jusqu’à le faire disparaître (Il paraît que ça porte chance, 2025) paraît formuler une mise en garde : tout est faux, cassant, glissant, piquant, peut-être même toxique, étouffant comme les lianes autour de la lumière. Le gigantesque savon rose posé à nos pieds – sur lequel des lettres en forme d’étoile écrivent « Bloc magique » et duquel se dégage une pâteuse odeur de bonbon à la fraise – est en paraffine, matière irritante pour la peau ; les tulipes sont en résine synthétique – matériau issu de la pétrochimie – remplies d’adoucissant artificiel ; le gâteau lisse et sa crème fouettée sont quant à eux en polystyrène extrudé. Seules les sucettes sont comestibles, mais le doute s’est emparé de nous et il n’est plus question d’y goûter, comme un*e enfant qui aurait bien assimilé les conseils apeurés des contes de fées. L’illusion s’est craquelée sous le nappage, la violence latente a percé et nous voilà coincé*es entre désir et frustration, dans une logique libidinale paradoxale. Si les formes proposées nous sont familières, issues de la sphère quotidienne (sucette, savon, gâteau, luminaire), elles résistent cependant, « deviennent indisponibles » précise l’artiste. Hors jeu, impossibles à utiliser, tout à coup trop grandes, trop bigarrées, sentant trop fort. Les échelles des objets nous transforment d’ailleurs parfois en tout petit individu ; nous devenons dès lors de potentielles proies dans la chaîne alimentaire, suggérant que nous pourrions être devoré*es dans cet espace où l’on imagine croître et rapetisser à la fois. « Dans quel sens, dans quel sens ? » s’interroge Alice au pays des merveilles après avoir grignoté un biscuit, posant sa main sur sa tête afin de savoir si elle grandit ou rétrécit. L’enfant ne cesse de se demander comment s’ajuster à l’étrange incohérence qui règne dans le pays des merveilles, jusqu’à remettre en cause sa propre identité. En effet, la façon culturelle dont nous raisonnons forme une logique qui nous permet d’interagir en société ; mais que se passe-t-il si l’on brise un maillon de la chaîne ? Peut-être est-ce précisément ce que propose ici Hillary Benkemoun Korkut : rompre l’ordre dominant d’une logique assignée.